La Responsabilité territoriale des entreprises (RTE), une opportunité de faire converger les forces du privé et du public vers un intérêt commun de territoire ?

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CAPA Corporate ©parc Cataroux Michelin

brown and white concrete house near green trees during daytime

La Responsabilité territoriale des entreprises (RTE), une opportunité de faire converger les forces du privé et du public vers un intérêt commun de territoire ?

Entretien avec Loïse Lyonnet, co-auteure du rapport « La responsabilité territoriale des entreprises (RTE) : valoriser l’impact local » (Institut Terram)




Portrait de Loïse Lyonnet

En 2018, la RTE est présentée dans un rapport d’information à l’Assemblée Nationale puis définie par la plateforme RSE du plan France Stratégie comme « un nouveau concept qui viserait à encourager la dynamisation économique [des] territoires pour réduire les fractures territoriales qui fragilisent la cohésion nationale ». En d’autres termes, la RTE a pour but de mettre en évidence l’impact positif des entreprises sur leur territoire d’implantation afin d’encourager des stratégies d’ancrage local durables, qui s’appuient notamment sur des coopérations renforcées entre les différentes parties prenantes et la consolidation des écosystèmes déjà en place.

En outre, si la RTE s’exprime différemment en fonction des territoires et des entreprises, les préconisations exprimées en 2018 définissent quatre grandes thématiques qui permettent d’identifier ce que le rapport co-écrit par Loïse Lyonnet pour l’Institut Terram définit comme les « externalités positives » des entreprises sur leur territoire : la création d’emplois directs et indirects ; les lieux investis par les salariés ; les aides à la mobilité et à l’installation des ménages ; l’implication dans la formation (initiale et continue) et le mécénat de compétence.

Quels sont, dès lors, les ressources à mobiliser pour que la RTE devienne un véritable levier de coopération territoriale ? Comme le souligne le rapport, « valoriser les entreprises au sein de leurs territoires, c’est mieux connaître le tissu économique local, comprendre la valeur créée près de chez soi, soutenir les savoir-faire traditionnels, promouvoir les partenariats de proximité, encourager l’initiative partout en France. C’est réconcilier le citoyen avec l’entreprise du coin et raccrocher l’entreprise à son environnement direct. C’est, en somme, rester en prise avec le monde. »


Concrètement, comment la RTE s’exprime-t-elle sur un territoire ?

La RTE est un concept, mais elle parle avant tout d’une situation concrète. Nous n’avons rien inventé ! Chacun sait en effet que l’entreprise ne fonctionne pas en autarcie : la RTE met la loupe sur toutes les collaborations qu’elle construit avec les autres acteurs du territoire, publics et privés. Suite aux nombreux entretiens que nous avons menés pour écrire le rapport, nous nous sommes aperçus que les acteurs publics en particulier ont un rôle fondamental à jouer auprès des entreprises. Les personnes interrogées expliquent presque systématiquement que la dynamique collective est lancée sous l’impulsion des élus : ce sont eux qui mettent en relation les différentes parties prenantes, qui animent le dialogue et qui développent les réseaux des écosystèmes de leur territoire afin de favoriser l’effet « boule de neige ». Or, cette coopération ne peut fonctionner que si elle s’appuie sur des relations de confiance – c’est un terme qui revient très souvent – et le temps long. Dans les petites communes, on sait que les maires assurent généralement cette fonction de « facilitateur » ou de « médiateur », mais les sénateurs et la Région peuvent également jouer ce rôle.


©Label Origine Corrèze


Par ailleurs, la RTE permet d’alimenter concrètement la marque du territoire. Je pense par exemple au label « Origine Corrèze » que nous citons dans le rapport. Ce label fonctionne très bien car il part d’une volonté forte de la part des collectivités locales de consolider l’attractivité de leur territoire main dans la main avec tous les acteurs. C’est cette cohésion qui constitue la clef de réussite : le champ économique s’intègre dans un écosystème robuste, au service des habitants. Dans ce contexte favorable, la RTE peut alors se manifester par exemple sur les questions de mobilité, avec l’organisation d’un co-voiturage pour les salariés, ou encore sur la revitalisation de certaines zones commerciales en déclin, avec l’implantation de nouvelles activités artisanales ou culturelles.


Quels avantages les entreprises peuvent-elles retirer de la RTE ?

Les entreprises ne connaissent pas forcément le concept de RTE. Elles n’identifient pas toujours clairement leurs externalités positives en faveur de leur territoire d’implantation – même si les actions menées sont très concrètes. Au début de l’échange, la personne interrogée commençait souvent par exprimer des réticences : « ah non, cela ne nous concerne pas ». Mais plus l’entretien avançait, plus nous nous rendions compte que l’entreprise faisait de la RTE depuis longtemps, sans en avoir conscience. Généralement, la structure fait appel aux mêmes fournisseurs depuis des années car une relation de confiance s’est instaurée ; elle est en relation étroite avec le maire de la commune ; elle favorise l’implantation de crèches, d’écoles, de formations ; elle nourrit le bassin économique local en créant des emplois directs et indirects, etc. La volonté d’agir de façon positive pour les salariés, le territoire et les habitants est déjà là ! L’avantage le plus évident pour l’entreprise de mobiliser le concept de RTE, c’est de favoriser en interne le bien-être des salariés, la pérennité des équipes et la bonne transmission des savoir-faire, mais aussi d’entretenir de bonnes relations avec les autres acteurs du territoire afin de renforcer son ancrage local et de répondre plus facilement aux besoins exprimés par les habitants.

La Villa Créative Avignon ©Cyril Cortez

Pour les entreprises, prendre conscience que toutes ces actions relèvent de la RTE est donc important pour mieux valoriser les dispositifs mis en place, structurer les projets collectifs menés sur le territoire et impliquer davantage les élus locaux dans cette dynamique. Cela dit, il ne faut surtout pas que la RTE soit contraignante : elle doit rester avant tout un focus sur le territoire, une stratégie d’entreprise et un partage de bonnes pratiques. Le plus important, pour les différents acteurs, c’est finalement de créer les conditions du dialogue autour de l’intérêt général et de se communiquer les informations qui peuvent avoir un impact pour le territoire, par exemple le déménagement d’une entreprise : plus l’échange a lieu en amont avec l’ensemble des partenaires, mieux la situation peut être gérée. C’est la raison pour laquelle la RTE doit être encouragée à la fois auprès des entreprises et des acteurs publics, à l’échelle nationale et locale.


Quels outils les entreprises et les collectivités locales peuvent-elles développer pour renforcer la RTE ?

Le premier point à développer, selon nous, concerne les outils d’évaluation de l’impact territorial des entreprises : comment quantifier des situations qui peuvent varier du tout au tout en fonction des territoires, des structures et des différents acteurs impliqués ? Le plus efficace serait sans doute de permettre  à chaque collectivité de construire sa propre méthodologie en s’appropriant des outils de mesure cohérents avec la réalité territoriale. Contrairement à la RSE qui impose un modèle vertical, la RTE doit avant tout prendre en considération les préoccupations exprimées localement.

Par ailleurs, les entreprises qui ont un fort ancrage local constituent souvent des figures de proue de leur territoire : elles ont tout intérêt à investir de nouveaux lieux (incubateurs, tiers lieux, espaces hybrides, friches reconverties) pour consolider leur impact de façon vertueuse auprès des habitants. Je pense par exemple à Michelin dans la commune de Clermont-Ferrand, son berceau historique. L’entreprise est en train de créer un immense parc en plein cœur de la ville, là où étaient basées les anciennes usines. Au terme du chantier, le site de 42 hectares devrait être transformé en un pôle d’activité au service des habitants, avec une salle de spectacle, des équipements sportifs, des espaces d’hébergement, un espace dédié à l’entrepreneuriat et l’innovation, etc. Ce genre de projet ne peut pas être généralisé, mais il est susceptible de donner de bonnes idées à d’autres entreprises. Faire connaître la RTE, c’est valoriser ce genre d’initiatives – que l’on pourrait d’ailleurs consigner dans un annuaire de projets inspirants destiné aux entreprises et aux collectivités.


CAPA Corporate ©parc Cataroux Michelin

En quoi la RTE fournit-elle un modèle vertueux pour la redynamisation du tissu productif des territoires ?

En répondant aux besoins du territoire, la RTE encourage les entrepreneurs à s’investir localement en définissant des stratégies d’implantation locale en phase avec leurs ambitions de production. Parfois, cela demande de revoir en profondeur leur modèle de développement et leurs chaînes de valeur. De plus, la RTE implique l’ensemble des acteurs du territoire et contribue ainsi à la convergence de toutes les politiques publiques (formation, mobilité, énergie, emploi, etc.) vers un seul et même objectif : l’intérêt commun.

En outre, la RTE offre la possibilité de renforcer l’impact positif des entreprises sur leur territoire d’implantation sans réclamer de grandes dépenses immédiates. Elle peut s’appuyer par exemple sur des labels reconnus comme les indications géographiques (IG) qui protègent et authentifient les savoir-faire locaux. Faire mieux connaître ce genre de dispositifs permet, à moindre frais, de conforter l’ancrage local des entreprises qui deviennent en quelque sorte des ambassadeurs de leur territoire. Concrètement, les collectivités ont donc tout intérêt à mettre en réseau les différents acteurs économiques pour les encourager à partager leurs bonnes pratiques et leur engagement pour le bien commun. Les entreprises s’approprieront le dispositif si elles ont été mobilisées dès le départ dans la dynamique collective et si la démarche s’appuie durablement sur la réalité du territoire.

Le PIC - Pôle Innovation Collaborative @parc Cataroux Michelin

En fin de compte, la RTE semble opérer un virage salutaire : l’objectif n’est pas de soumettre les entreprises à d’énièmes normes réglementaires, mais de valoriser tout ce qu’elles font déjà en faveur de leur territoire, et de les encourager à poursuivre dans cette voie. Comme le souligne l’écologue Sandra Lavorel, la question fondamentale à se poser est celle-ci : « comment s’appuyer sur les écosystèmes dans lesquels on vit pour y puiser des solutions ? ». Sur le modèle de l’écologie fonctionnelle, la RTE renforce les synergies, réduit les dépendances extérieures et permet ainsi de concilier performance économique et sobriété des ressources. Plutôt que de culpabiliser les acteurs économiques, nous proposons de responsabiliser et d’encourager l’ensemble des parties prenantes à jouer collectivement afin de construire ensemble des projets vertueux pour leur territoire.