Mot du fondateur

Jean-Sébastien Decaux, Manufacture de Digoin, Saône-et-Loire © Magali Perruchini

Nous appartenons tous à un paysage. 

Il suffit parfois de prendre une sortie d’autoroute pour sentir soudain que l’on retrouve un horizon familier et éprouver cette « douceur d’appartenir » que décrit si bien le romancier Nicolas Mathieu. Chacun de nous entretient, plus ou moins consciemment, une relation affective avec un lieu particulier. Sa géographie nous façonne, parce qu’elle en a façonnés d’autres avant nous, et qu’ils l’ont façonnée en retour.

La connaissance intime des lieux et des matières a fait le destin des familles qui nous ont précédés. Les territoires les ont nourries, structurées, fait grandir. Ils ont fait naître des vocations chez leurs enfants. L’ingéniosité des ouvriers et des entrepreneurs est issue des contraintes et des opportunités d’une géographie singulière, qu’ils ont étudiée et travaillée. Les savoir-faire ont tracé un lien tangible entre les lieux et ceux qui en vivent. Les hommes et les femmes qui ont cultivé cet art de faire en ont gagné de l’assurance : parce qu’ils savent ce qu’ils font, ils savent d’autant mieux qui ils sont. Ainsi, l’avenir et le monde se sont ouverts à eux.

Nos façons de vivre et de produire se font-elles encore les interprètes de ce lien constitutif qui nous attache à un territoire ? Il nous arrive bien sûr d’être émus par des panoramas sublimes. La France en est particulièrement dotée et cette diversité a fait sa prospérité. Mais dans les espaces ordinaires, ceux où nous dormons et où nous travaillons, une dimension s’est perdue. Nous sommes devenus des habitants de passage.

Ce que nous fabriquons et consommons vient d’à peu près partout, c’est-à-dire de nulle part. Les produits sont le plus souvent polis par le vent de la mondialisation, avec les conséquences que nous voyons clairement à présent. Les objets et les compétences longuement mûries qui les ont façonnés sont devenus interchangeables. Des métiers se perdent, des collectifs disparaissent, des territoires se vident, et avec eux s’estompe ce geste qui nous est commun d’habiter les lieux en les travaillant. Les savoir-faire se sont détachés de leur géographie et nous ont ainsi éloignés de nous-mêmes, du voisin – lui aussi de passage – et de notre pays. Difficile, désormais, de percevoir ce qui nous relie.

C’est pour nous ramener à ce nœud fondamental entre savoir-faire et géographies que j’ai imaginé Terre & Fils. Nous accompagnons les femmes et les hommes qui utilisent, transmettent et renouvellent les savoir-faire là où ils se sont développés, pour contribuer à recréer cette assurance dont nous avons besoin pour nous projeter dans l’avenir. Il ne s’agit pas de conserver pour figer, ni de refaire ce que d’autres ont déjà fait. On ne revient pas dans le passé, mais nous en sommes les enfants. Il s’agit donc de se réapproprier un esprit construit au fil du temps, pour mieux appartenir et mieux nous projeter.

Jean-Sébastien Decaux