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Entretien avec J.-L. Ermine, professeur émérite à l’Institut Mines Telecom
Novembre 2025
T&F Investissement
Jean-Louis Ermine, mathématicien de formation, dirige aujourd’hui des recherches sur la gestion des connaissances traditionnelles : comment les préserver, les partager et les faire évoluer ? Huit séminaires ont déjà été organisés ces cinq dernières années sur le sujet, rassemblant des professionnels de différentes filières (viticulture, restauration du patrimoine historique, tapisserie, etc.), afin de créer un réseau d’intérêts et une réflexion commune.
Avec François Gravié-Plandé, Valérie Lehmann et Jean-Claude Coulet, Jean-Louis Ermine a édité l’ouvrage collectif Les savoir-faire face aux enjeux du futur, publié en français en septembre 2025 et en anglais ce mois-ci. L’occasion de revenir sur les premières conclusions tirées à l’issue de ces journées d’études, ainsi que sur les perspectives qui se dessinent pour l’avenir de ces savoir-faire, véritables leviers de développement pour les territoires.
Certaines problématiques sont communes aux savoir-faire traditionnels et aux savoirs industriels, qui datent au plus loin du XIXe siècle. La sauvegarde, par exemple, est un défi pour tout le monde à l’heure où les départs en retraite signifient souvent la disparition de certains savoirs, mais aussi le renouvellement des équipes, les changements de direction, etc. À cela, s’ajoute le fait que les personnes maîtrisant les savoir-faire ne parviennent pas toujours à formaliser les gestes et les techniques ; il est parfois très compliqué de trouver les bons mots pour décrire précisément en quoi consistent leurs savoir-faire.

Dans les savoir-faire traditionnels, il me semble que le partage et la transmission ont désormais besoin de faire appel à des techniques modernes. Je ne parle pas forcément de l’intelligence artificielle. Ces techniques devront néanmoins s’adapter au fonctionnement propre de ces savoir-faire, différent de celui des industriels. Par exemple, il faudra qu’elles prennent en compte l’effectif plus réduit de l’atelier, mais aussi la spécificité de l’outillage. À cet égard, l’apport du knowledge management serait fructueux. Par exemple, les techniques de modélisation des connaissances peuvent être utiles pour formaliser des connaissances dites « tacites » qui n’ont jamais été explicitées par des travailleurs experts du métier, ou encore pour scénariser des gestes dans des films pédagogiques.

Pour éviter que les métiers ne meurent, les transferts doivent s’effectuer non pas d’une personne à une autre, mais de façon plus globale et massive, en faisant appel à l’innovation. Cette façon de fonctionner est courante dans l’industrie, mais pas dans les savoir-faire traditionnels. Afin de réfléchir à des solutions sur mesure, nous avons fait de nombreuses études de cas, notamment parmi les savoirs classés au patrimoine de l’UNESCO, comme la tapisserie d’Aubusson ou le travail de la pierre sèche. Les professionnels ont tendance à dire que leurs connaissances sont spécifiques et qu’elles ne peuvent pas se transférer ailleurs. Et c’est ce qui fait la richesse de ce patrimoine vivant. Cependant, la manière de gérer ces connaissances peut être partagée. C’est la raison pour laquelle il est si important que tout le monde échange ses bonnes pratiques.

La piste qui nous semble vraiment intéressante, ce sont les conservatoires de savoir-faire, qui sont à la fois des musées, des lieux d’archivage, mais aussi de partage de connaissances grâce à des outils modernes et d’innovation. Ils sont notamment caractérisés par ce qu’on appelle un « écosytème cognitif » : les savoirs traditionnels n’existent et ne survivent que parce qu’il y a tout un système d’autres savoirs, généralement traditionnels, qui les constituent et les nourrissent. La Cité Internationale de la tapisserie d’Aubusson en est un très bel exemple : elle se présente comme le seul écosystème textile au monde où coexistent tous les métiers concourant à la réalisation d’une tapisserie et à la transformation de la laine (élevage ovin, teinture, tissage, filature, tuft, design et création textile, création de cartons de tapisserie, restauration de tapisseries).
Il y a aussi la piste des formations que l’on doit explorer. Des organismes privés, notamment dans la verrerie, se chargent de former eux-mêmes les professionnels, quand le processus de formation n’est pas lui-même intégré dans l’entreprise. Ne pourrait-on pas penser à un modèle plus global ?

Il est trop tôt à l’heure actuelle pour se prononcer, il faut attendre d’identifier les besoins qui s’expriment de part et d’autre. Sur l’innovation, par exemple, la plupart des entreprises industrielles recherchent une innovation de rupture afin de modifier complètement le marché, ce qui est strictement interdit dans les savoir-faire traditionnels. Tout ce qui rompt la tradition, entendue comme une norme implicite, est rejeté. La culture et les processus ne sont pas les mêmes.

Mais si l’on y regarde de plus près, on note cependant des points communs. Par exemple, de plus en plus de grands groupes embauchent des historiens pour raconter leur histoire, pas seulement pour faire un beau livre, mais pour sauvegarder les choses qui ont été faites, un peu comme dans un musée. Inversement, l’ingénierie de connaissances mise en place dans l’industrie pourrait aider les savoir-faire traditionnels à ne pas s’appuyer seulement sur la verbalisation individuelle pour leur sauvegarde, mais aussi sur de nouvelles techniques qui ont fait leurs preuves. En assez peu de temps, il est possible aujourd’hui de capter une grande masse de connaissances. On pourra s’en convaincre par exemple dans deux articles du livre cité en introduction : « Méthode de modélisation de connaissances essentielles pour la préservation d’un héritage culturel : le zelige marocain » et « Capitalisation des savoir-faire dans la restauration du bâti ancien en Périgord ». Cependant, afin que ce changement de modèle puisse être activé dans les savoir-faire traditionnels, la première étape pour les professionnels est d’accepter de travailler ensemble, y compris lorsqu’ils ne sont pas issus de la même filière.
