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© Pierre Defontaine / CERFAV

« Métiers d’art en Grand Est », une démarche pilote pour la sauvegarde et la revitalisation des savoir-faire

Entretien avec Emma Schneeberger, référente « Métiers d’art » pour la Région Grand Est

T&F

Les savoir-faire des métiers d’art, transmis de génération en génération, sont fortement et historiquement ancrés au sein de nos territoires. Ils constituent la clef de voûte d’un écosystème complexe où interviennent à la fois des artisans, des artistes, des indépendants et des salariés employés d’entreprises, d’ateliers ou de manufactures. Leur poids économique a été analysé par l'étude récente des Eclaireurs : les métiers d’art concernent 500 000 actifs dans environ 234 000 entreprises et génèrent un chiffre d’affaire de 60 milliards d’euros.

La stratégie nationale lancée en 2023 par le Gouvernement entend précisément soutenir cet écosystème en lui donnant les moyens de se structurer davantage et de formaliser des outils opérationnels. L’objectif est de faciliter la transmission des savoir-faire et en renforcer l’impact social, économique et écologique dans les territoires. C’est dans ce cadre qu’a été initiée en 2024 la démarche « Métiers d’art en Grand Est » (MAGE), sur laquelle nous revenons avec Emma Schneeberger, en charge des métiers d’art pour la Région Grand Est.

Extrait de la feuille de route © MAGE

Emma Schneeberger fait le lien entre l’écosystème des métiers d’art, les professionnels et les élus de son territoire afin de faciliter et d’accompagner le développement de projets structurants. L’année 2025 a d’ailleurs marqué un tournant décisif pour la région du Grand Est avec la labellisation des pôles d’excellence pour les métiers d’art qui mettent en évidence un savoir-faire historique : le verre avec le CERFAV, la vannerie avec le CDPV, la création contemporaine métiers d’art avec le CIAV, la céramique avec l’IEAC et le bois d’ameublement avec l’ADPFIA-Nord Est, mais aussi la restructuration du site web et de la newsletter destinée aux professionnels ainsi que la refonte des dispositifs d’aide pour l’investissement entrepreneurial sur le territoire.

© Laetitia-Lhermite / CERFAV

Pouvez-vous présenter la démarche MAGE ?

La démarche MAGE est issue de la stratégie nationale des métiers d’art lancée par l’Etat en 2023, et en particulier de l’initiative de Yann Grienenberger, directeur du CIAV de Meisenthal (57) et référent « Territoires » dans ce dispositif national. La région Grand Est a été choisie comme pilote car la dynamique collective autour des métiers d’art était déjà bien engagée. En partenariat avec Claire Antony, référente Métiers d’arts pour la DRAC, Christophe de Lavenne puis moi-même pour la Région, Yann Grienenberger a proposé de co-construire avec différents acteurs de l’écosystème une feuille de route opérationnelle pour l’ensemble du territoire. L’objectif, à terme, est que chaque région, en s’appuyant sur les spécificités de son propre écosystème, puisse s’inspirer de ce dispositif pour construire sa stratégie de développement.

Pendant un an et demi, nous avons pu croiser nos visions au sein du comité de pilotage. C’était vraiment très intéressant. Les approches se complètent bien entre la DRAC qui adopte un regard plutôt culturel, et la région qui se concentre davantage sur les enjeux économiques. Nous avons convié 23 acteurs emblématiques des métiers d’art lors de deux journées de rencontre, avec la collaboration d’Isabelle Fettu, facilitatrice en intelligence collective. Ceux-ci ont pu partager leurs pratiques et définir ainsi les axes emblématiques et prioritaires de la feuille de route tout en créant de l’interconnaissance. Ce travail a été présenté en octobre dernier ; il a pour vocation de devenir un outil essentiel pour la future stratégie régionale en faveur des métiers d’art, mais aussi un modèle pour les autres régions.

© Sens Matières – Nicolas Dartus

Quels sont les axes de développement que cette réflexion collective a fait émerger ?

Nous avons défini 4 axes de développement qui sont des piliers de l’identité régionale. Certains sont déjà en place, mais demandent à être consolidés ; d’autres n’existent pas encore. Les métiers d’art sont des leviers forts de réaménagement des territoires et un facteur d’attachement : le travail effectué depuis plusieurs années dans notre région permet de le démontrer au quotidien.

La formation et la sensibilisation tout d’abord sont un enjeu de première importance. Elles sont aujourd’hui au cœur de certains dispositifs comme les Journées européennes des Métiers d’art, ou encore des collaborations entre professionnels et établissements scolaires. Mais certains points méritent d’être davantage formalisés. Olivier Jacquot, référent au rectorat, a insisté sur la différence entre la formation des artisans individuels et celle des ouvriers d’art qui vont travailler par exemple dans les grandes manufactures. Le développement du futur campus constitue également un jalon essentiel pour le développement du réseau et la formation des jeunes.

Extrait de la feuille de route © MAGE

Le deuxième axe se concentre sur la création et l’innovation. L’objectif est de renforcer les liens entre les métiers d’art et les créateurs contemporains sur le territoire. C’est Marie-Alice Skaper, directrice du CERFAV, qui s’est exprimée sur le sujet. Elle a rappelé par exemple l’avantage pour la région d’avoir des pôles de compétences labellisés, qui permettent de mettre en lumière la reconnaissance des savoir-faire. Elle a également évoqué le rôle de la recherche appliquée dans les métiers d’art, qui ne reposent pas seulement sur la transmission des savoir-faire traditionnels.

Le Site verrier de Meisenthal © Iwan Baan

Concernant le troisième axe qui porte sur le développement économique, l’idée est d’accompagner les professionnels afin de les aider à s’installer, à détecter les opportunités et les nouveaux marchés, à se positionner également par rapport à la concurrence. Ninon de Rienzo, directrice de la FREMAA, a souligné l’intérêt des salons des métiers d’art pour créer de l’attractivité et des marchés pour les professionnels. La qualité de ces manifestations est primordiale ; elle repose sur une organisation bien huilée et une sélection rigoureuse.

© Institut Européen des Arts céramiques

Enfin, le dernier axe se concentre sur les territoires. La labellisation des pôles de compétences, la mise en réseau et le déploiement de filières en circuits courts font partie des objectifs. Dans les territoires ruraux, il s’agit également de faciliter la mobilité des jeunes (stagiaires, apprentis, salariés) et de favoriser les projets transversaux entre artisans d’art et acteurs du développement local. Sur ce thème, Monique Manoha, directrice de la Cité du Faire, a présenté le premier tiers lieu à l’échelle nationale dédié exclusivement aux métiers d’art. Elle a notamment insisté sur l’importance d’accompagner les porteurs de projets pour la création de ces espaces de création, et de renforcer le maillage territorial.

Extrait de la feuille de route © MAGE

En quoi, selon vous, les métiers d’art et les savoir-faire peuvent-ils renforcer la cohésion du territoire ?

Les métiers d’art sont un facteur vertueux du développement du territoire : les savoir-faire ne sont pas délocalisables et génèrent un véritable écosystème local. Au-delà de leur valeur patrimoniale, ils créent des emplois et de belles opportunités pour l’entrepreneuriat. Ce sont des valeurs que nous défendons.

Pour que ce levier puisse être activé avec tout son potentiel, les territoires doivent mettre en place des outils et des infrastructures permettant de faciliter les échanges, les mobilités et les collaborations. Et cela est d’autant plus vrai en ruralité : les métiers d’art jouent un rôle essentiel dans la réactivation de certains centres bourgs désertés, de friches industrielles ou de sites touristiques. Les centres de formation sont d’ailleurs souvent à la campagne, relativement isolés. Il faut donc prévoir des aménagements sur mesure, par exemple des logements de proximité pour les étudiants, des lignes de transport spécifiques, etc.

Extrait de la feuille de route © MAGE

La structuration et la pérennisation d’un réseau de métiers et de savoir-faire offrent de nombreuses opportunités de développement pour le territoire. Elles créent un esprit de corps, au-delà de la spécificité des filières, en facilitant la transmission de bonnes pratiques et d’informations cruciales sur les opportunités économiques.

Enfin, pour les habitants, les savoir-faire et les productions qui y sont associées renforcent le sentiment de fierté et d’appartenance ; ils offrent également de belles perspectives aux jeunes qui souhaitent « rester au pays » ou aux adultes désireux de se reconvertir professionnellement. Pour finir, la préservation de ces modes de production en circuits courts et cohérents avec l’histoire du territoire propose une alternative durable à l’heure de la mondialisation effrénée.