LES FILIÈRES, OUTILS MAJEURS DE LA REVITALISATION DES TERRITOIRES 

Découvrez notre série sur les enjeux de filière

Les grandes crises nous alertent sur la nécessité de repenser le monde et de réinventer nos modèles. Face à l’ampleur des enjeux économiques, sociétaux et environnementaux contemporains, une nouvelle ambition s’impose : la réindustrialisation de la France. Un chantier d’envergure qui contribue à redynamiser les économies locales et qui suppose la mobilisation de nombreux acteurs, la mise en place de logiques de coopération et la prise en compte des impératifs de la transition énergétique. Dans ce contexte, le concept de filière, apparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et longtemps délaissé par les pouvoirs publics, revient en force dans les discussions stratégiques. Avec l’aide d’experts, Terre & Fils s’est penché sur le rôle clé de ces filières dans la redynamisation des territoires hexagonaux. Découvrez notre mini série en trois épisodes.

ÉPISODE 1 – Le concept de filière  : une longue histoire de redéfinitions 

Pour bien comprendre comment la filière peut contribuer à lancer, réveiller ou pérenniser une activité économique, il est indispensable de bien avoir en tête ce qui la caractérise. Or, depuis sa création dans les années 40, ce concept franco-français a connu de nombreuses évolutions et recouvert des réalités très diverses. Au point qu’il n’en existe aucune définition universelle. Structure aux contours flous pour les uns, outil d’analyse flexible pour les autres, la notion de filière reflète un environnement économique et des orientations stratégiques en matière de production nationale sur une période donnée. 

Matières, acteurs et produits finis 

De la fin des années 40 au début des années 60, le concept de filière a permis aux pouvoirs publics de planifier la reconstruction du pays dévasté par la guerre. Benjamin Cabanes, enseignant-chercheur à l’école des MINES Paris – Université PSL et à Polytechnique, spécialiste en management de l’innovation dans les systèmes industriels, rappelle une des premières définitions énoncées par les économistes de l’époque  : « La filière, c’est l’ensemble des étapes de transformation qui permettent l’obtention d’un bien à partir de matières premières. » Cette conception centrée sur le produit fini rejoint la définition proposée plus récemment par l’INSEE  : « La filière désigne couramment l’ensemble des activités complémentaires qui concourent, d’amont en aval, à la réalisation d’un produit fini. On parle ainsi de filière électronique (du silicium à l’ordinateur en passant par les composants) ou de filière automobile (de l’acier au véhicule en passant par les équipements). » Toutefois, la filière peut également être caractérisée par une matière première, comme les filières « lin » ou « charbon », ou par l’interdépendance entre les acteurs qui la composent – ce qui conduit à une véritable hétérogénéité dans la définition. C’est ce que souligne Benjamin Cabanes à travers l’exemple de la filière aéronautique.

«  Dans la filière aéronautique, on s’intéresse de plus en plus aux relations entre les fournisseurs, l’intégrateur et le donneur d’ordre  »  

Benjamin Cabanes, enseignant-chercheur à l’école des MINES Paris – Université PSL et à Polytechnique

De puissants leviers de croissance 

Dans les années 70 et 80, après le premier choc pétrolier, la « filière » est mise au service du glissement des stratégies publiques vers les secteurs d’avenir et l’innovation. La France privilégie alors les domaines dans lesquels elle dispose d’avantages compétitifs, au détriment des branches d’activités victimes de la concurrence internationale comme la sidérurgie ou des savoir-faire traditionnels. Une tactique qui débouche notamment sur la création du TGV et d’Airbus. Mais, plus la globalisation s’installe, moins le concept de filière verticale semble pertinent. À partir des années 90, le modèle dominant est celui de la chaîne d’approvisionnement par la sous-traitance qui requiert, en général, une dimension internationale.  

Il faut attendre les États généraux de l’automobile en 2008 et ceux de l’industrie en 2009 pour que la filière soit à nouveau envisagée comme un levier de solidarité entre donneurs d’ordre et fournisseurs. La Conférence nationale de l’industrie est créée en 2010, avant de devenir le Conseil national de l’industrie en 2013. Cette instance consultative structure l’industrie française en 19 comités stratégiques de filières (« agroalimentaire », « bois », « mode et luxe », « santé », etc),  lesquels ont signé des contrats avec le Gouvernement autour des grands enjeux de politique publique que sont l’innovation, la transformation numérique, l’internationalisation, l’emploi et les compétences, et l’accompagnement des PME. La filière est désormais perçue comme un instrument pour relancer la croissance. 

Relancé en 2017, le Conseil national de l’industrie a mis en place 19 Comités stratégiques de filière :

  • Aéronautique
  • Industries agro-alimentaires
  • Automobile,
  • Bois
  • Chimie et Matériaux
  • Eau
  • Ferroviaire
  • Industries pour la construction
  • Industries électroniques
  • Industriels de la mer
  • Industries des nouveaux systèmes énergétiques
  • Industries et Technologies de santé
  • Industries de sécurité
  • Infrastructures du Numérique
  • Mines et métallurgie
  • Mode et Luxe,
  • Nucléaire,
  • Solutions Industrie du Futur
  • Transformation et valorisation des déchets

L’ère des écosystèmes

Pour souligner l’importance de réindustrialiser la France en soutenant les filières, Benjamin Cabanes cite le rapport du Haut-Commissariat au Plan paru fin 2021. «  Il montre que l’économie française présente de nombreux points communs avec celles des pays en voie de développement ». Puis il énumère quelques matières premières que nous produisons en grande quantité sans les transformer, comme le bois, le lin ou encore la pomme de terre, et s’étonne de leur absence dans le plan France 2030 du président Macron. 

Quoi qu’il en soit,  le concept de filière est de nouveau challengé depuis quelques années. «  Dans le monde académique, on parle de moins en moins de filières et de plus en plus d’écosystèmes. Ces derniers sont moins linéaires et permettent des échanges de technologies, de compétences et de savoir-faire. Pour moi, l’avenir de la filière, c’est l’écosystème  », conclut le chercheur. Un mode de coopération que l’on retrouve également au sein des clusters, des grappes d’entreprises et des pôles de compétitivité, qui feront l’objet du prochain épisode. 

«  Pourtant, nous pourrions développer la filière bois, devenir les leaders européens du textile  et ouvrir des usines de chips !  »

Benjamin Cabanes

EPISODE 2 – De la filière verticale aux nouveaux modes de coopération territoriale

En quelques décennies, les systèmes de production ont beaucoup évolué. Ils sont devenus plus complexes et variés. Et de nombreuses configurations ne correspondent plus au concept de filière en tant qu’organisation verticale. C’est pourquoi, depuis le début des années 2000, des politiques publiques inspirées de modèles instaurés à l’étranger, visent à encourager le développement des entreprises en renforçant leurs liens, quels qu’ils soient, à l’échelle locale. 

Des réseaux ancrés dans les territoires

La France compte plus de 300 clusters et pôles de compétitivité (de 20 à 1000 entreprises, selon les cas), qui contribuent à revitaliser les territoires. Xavier Roy, le Directeur général de France Clusters (le hub des nouveaux outils d’accélération de croissance des entreprises), déroule les critères qui entrent en ligne de compte pour créer ces organisations.

(c) Pauline de Courre

La France compte plus de 300 clusters et pôles de compétitivité (de 20 à 1000 entreprises, selon les cas), qui contribuent à revitaliser les territoires. Xavier Roy, le Directeur général de France Clusters (le hub des nouveaux outils d’accélération de croissance des entreprises), déroule les critères qui entrent en ligne de compte pour créer ces organisations.

« Il s’agit de réseaux d’entreprises, souvent des PME et des TPE, plus rarement des grands groupes, précise-t-il. Elles sont impliquées dans un même domaine d’activités : elles peuvent relever d’une filière (la filière bois dans les Landes), partager un savoir-faire commun (le décolletage industriel dans la Vallée de l’Arve, en Haute-Savoie), produire pour un même marché (les lunettiers du Jura) ou encore avoir des problématiques technologiques comparables. » 

Xavier Roy, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE France Clusters

Xavier Roy souligne également l’importance de l’ancrage territorial. « Le cluster nait souvent sur un bassin d’emploiscela permet des rencontres plus fréquentes. » Les spécificités historiques, culturelles et géographiques du territoire ont souvent joué un rôle dans l’implantation des activités économiques. « Prenez l’exemple du secteur des sports de glisse sur la côte basque ! » poursuit-il. La notion de coopération est essentielle. « La promesse d’un cluster n’est pas de gérer des relations donneur d’ordre / sous traitant ou client / fournisseur. C’est de se mettre tous autour de la table pour lutter contre la concurrence, qui  est moins entre les entreprises locales qu’avec des pays comme l’Inde ou la Chine. »

Coopérer avec l’ensemble des acteurs locaux 

Au sein des clusters, on retrouve également les entités qui représentent le territoire (la collectivité, l’agglomération, la communauté de communes, la chambre consulaire, l’agence de développement), ainsi que les acteurs de la formation, de l’innovation et du financement. Le cluster Resocuir, créé en 2017 en Nouvellle-Aquitaine, illustre bien cela. 

« Nous accompagnons les entreprises de la filière cuir, tous secteurs confondus, explique Laetitia Doulcet, en charge de l’animation du cluster. Nos membres sont répartis en 5 collèges : ‘entreprises’, ‘artisans’, ‘collectivités territoriales’, ‘partenaires socio-économiques’ et ‘innovation-formation’. »

Les clusters sont en général des associations loi 1901. Ils peuvent entrainer la création d’organisations annexes pour répondre à des besoins spécifiques : des groupements d’employeurs pour mutualiser les RH, des sociétés de services pour proposer de la formation, mais aussi des fondations, des fonds de dotation ou des incubateurs. Les pôles de compétitivité sont, eux aussi, des moteurs de croissance, avec des stratégies principalement tournées vers l’innovation. Selon la définition officielle « un pôle de compétitivité rassemble, sur un territoire bien identifié et sur une thématique ciblée, des entreprises, petites et grandes, des laboratoires de recherche et des établissements de formation ». Xavier Roy revient sur l’origine de ces structures en France, il y a une vingtaine d’années. « La notion de cluster est apparue en 1998, se souvient-il. Le Ministère de l’aménagement du territoire avait lancé une expérimentation appelée SPL pour Systèmes Productifs Localisés, inspirés par les Districts industriels italiens, les clusters du Pays basque espagnol et des initiatives similaires dans la Silicon Valley. » 

20 ans de politiques publiques

Cette phase test a débouché sur des politiques publiques qui ont donné naissance à l’association France Clusters en 1998, puis aux premiers clusters en 2000, aux pôles de compétitivité en 2004, aux grappes d’entreprises (constituées et dirigées principalement par des TPE/PME) en 2009 et aux pôles territoriaux de coopération économique (clusters de l’économie sociale et solidaire) en 2013. Aujourd’hui chaque cluster prend forme dans un contexte particulier, avec pour vocation de répondre à des problématiques très diverses. L’un des gros enjeux de ResoCUIR est de  trouver des solutions aux besoins en recrutement de ses membres. « Au départ, nous  avons initié le salon Les Portes du Cuir, pour sensibiliser aux métiers, rappelle Laëtitia Doulcet. À l’époque, les entreprises ouvraient peu leurs portes et leurs métiers étaient mal connus. Nous animions déjà un pôle de formation, qui s’est beaucoup développé depuis. » Chaque début d’année, elle se rend sur le terrain avec son équipe pour diagnostiquer les entreprises et identifier leurs besoins. « Cela nous permet de définir des actions spécifiques ou collectives. Ensuite nous montons les projets tout au long de l’année. » ResoCUIR travaille notamment à la mise en place de formations locales, en partenariat avec l’Opco, la région, Pôle emploi, les missions locales, les écoles, ainsi que les institutions nationales comme le Conseil national du cuir et le Centre technique du cuir. Un formidable exemple de coordination territoriale qui donne un avant-goût des défis à relever pour les filières d’avenir (dont il sera question dans notre troisième et dernier épisode). 

5 CHIFFRES CLÉS

  • La France compte environ 300 clusters et pôles de compétitivité ;
  • Les clusters regroupent entre 20 et 1000 entreprises adhérentes ;
  • Environ 40.000 entreprises en France sont membres d’un cluster ;
  • 3000 ingénieurs projets sont mobilisés pour animer les clusters ;
  • Les pôles de compétitivité ont déjà permis d’accompagner 2000 projets d’innovation.

ÉPISODE 3 – Structuration, transition énergétique, innovation : les défis des filières

Les filières françaises, historiques ou émergentes, sont confrontées à des enjeux d’envergure. Les plus récentes et celles qui se relancent doivent d’abord se structurer et définir leurs modes de gouvernance. La crise climatique et la concurrence internationale poussent, par ailleurs, l’ensemble des filières à progresser en matière de transition énergétique et d’innovation. L’État a mis en place des dispositifs pour les aider sur ces grands chantiers. 

Prendre le temps de se structurer

L’organisation des filières peut se révéler délicate. Et leurs modalités de fonctionnement et de gouvernance varient selon les secteurs et les territoires. Le cas du réseau LAINAMAC (Laines et Fibres textiles Naturelles de Nouvelle-Aquitaine et du Massif Central), actuellement en phase de structuration, illustre bien cette complexité. Géraldine Cauchy est à la tête de l’association depuis 2010. En quelques années, elle a vu les entreprises fleurir en Creuse, où se trouve le siège. Sans compter certains élevages ovins des environs qui ont récemment intégré la diversification textile. Il était donc urgent de renforcer la mécanique de coopération. « Aujourd’hui, les objectifs de l’association sont très larges, explique-t-elle. Il s’agit pour nous de structurer et de promouvoir la filière laine de Nouvelle-Aquitaine et du Massif Central. » Après de longs mois de réflexion, un schéma commence à se dessiner. « Notre organisation prendra plusieurs formes, détaille-t-elle. Il y aura certainement l’association de filière LAINAMAC, le centre de formation – qui sera peut-être rattaché à l’incubateur – et le cluster, dont les objectifs seront plus précis. » Pour l’heure, le Conseil d’administration et le bureau de LAINAMAC se partagent la gouvernance. « Mais nous allons la rendre plus collégiale pour qu’un maximum d’acteurs puissent s’approprier le projet », promet-elle. Cette nouvelle organisation devrait permettre des accélérations à plusieurs niveaux, du volet approvisionnement (avec l’innovation matière) aux stratégies d’investissement collectives pour moderniser les équipements, en passant par la labellisation et la certification. 

« Il s’agit de structurer et de promouvoir la filière laine de Nouvelle-Aquitaine et du Massif Central.Il y aura certainement l’association de filière LAINAMAC, le centre de formation – qui sera peut-être rattaché à l’incubateur – et le cluster, dont les objectifs seront plus précis. Avec une gouvernance collégiale pour qu’un maximum d’acteurs puissent s’approprier le projet. »

Géraldine Cauchy,
fondatrice de Lainamac

Opérer sa transition énergétique 

Les enjeux environnementaux figurent en bonne place dans les stratégies proposées pour redresser l’économie française. Parmi les 100 milliards d’euros du plan France Relance présenté en septembre 2020, 30 milliards sont destinés au financement de la transition écologique des entreprises. Cette conversion de l’économie vise la neutralité carbone avant 2050. Les acteurs sont encouragés à engager la rénovation thermique de leurs bâtiments, à décarboner leurs activités industrielles ou agricoles, ou encore à s’équiper de véhicules propres. Chaque filière est concernée par au moins une des stratégies d’accélération pour réduire l’impact environnemental qui accompagnent le plan de relance, à savoir : la décarbonation de l’industrie, les systèmes agricoles durables et les équipements agricoles contribuant à la transition énergétique, les produits biosourcés et les carburants durables, le développement de l’hydrogène décarboné, les technologies avancées pour les systèmes énergétiques, la digitalisation et la décarbonation des mobilités, et enfin, le recyclage et la réincorporation de matériaux recyclés. Lors du comité exécutif du 14 septembre 2020, le Premier ministre avait d’ailleurs appelé les filières à élaborer des avenants à leurs contrats de filière pour intégrer les nouveaux enjeux industriels, dont la transition écologique. Plus récemment, le 17 mars 2022, le Ministère de l’économie et des finances a inauguré une nouvelle version de la plateforme impact.gouv.fr, pilotée par la Direction générale des Entreprises, qui permet de mesurer sa performance environnementale, sociale et en matière de bonne gouvernance. 

Parmi les 100 milliards d’euros du plan France Relance présenté en septembre 2020, 30 milliards sont destinés au financement de la transition écologique des entreprises.

Innover pour durer 

Pour être compétitives au plan national et international, les filières doivent se réinventer, réfléchir à de nouveaux modes de production ou créer des produits inédits de par leur fonction, leur design ou leur conception. Certaines entreprises adhérentes de LAINAMAC recourent au crédit recherche pour cela. Dans certaines filières, on dédie des équipes et des moyens à la veille concurrentielle et à la recherche et développement. Dans le volet « compétitivité » du plan France Relance, à côté des mesures pour valoriser les savoir-faire et baisser les impôts sur la production, plusieurs axes concernent directement l’innovation, notamment l’investissement dans des technologies d’avenir et le soutien à la recherche. L’une des grandes stratégies du plan d’accélération concerne les technologies numériques, le cloud, la 5G et les futures technologies de réseaux de télécommunications, la cyber sécurité et les technologies quantiques. Si ces domaines peuvent sembler très éloignés des activités traditionnelles de certaines filières historiques, ils offrent pourtant des outils qui pourraient bien devenir indispensables à très court terme. Dans le cas de LAINAMAC, on pourrait, par exemple, imaginer un formidable dispositif pour tracer les laines grâce notamment à la blockchain.

5 CHIFFRES À RETENIR SUR LE PLAN FRANCE RELANCE :

  • 100 milliards d’euros au total
  • 30 milliards d’euros pour le volet « écologie »
  • 34 milliards d’euros pour le volet « compétitivité »
  • 36 milliards d’euros pour le volet « cohesion »
  • le 17 février 2022 le gouvernement a annoncé 72 nouveaux lauréats dans le cadre de l’appel à projets « (Re) localisations dans les secteurs critiques » (la santé, l’agroalimentaire, l’électronique, les intrants essentiels de l’industrie et la 5G)